Les diplômés en Espagne allègent-ils la pression sur le recrutement ?
Malgré l’arrivée de plus d’audioprothésistes sur le marché, la situation reste très tendue, de l’avis de toutes les personnes interrogées. En effet, en théorie, les audioprothésistes diplômés en France sont plus nombreux (le numerus clausus atteint désormais presque 300 étudiants par an) et ceux diplômés en Espagne auraient dû constituer un raz de marée, avec environ 600 étudiants français sortant tous les ans d’un cursus d’audioprothésiste dans une université privée espagnole. Pourtant, la situation du recrutement ne s’est pas arrangée… Les explications sont multiples. Peut-être ces nouveaux professionnels rencontrent-ils des difficultés à réaliser leur stage dans un service ORL hospitalier ou encore chez un audioprothésiste (s’ils sont issus d’une enseigne, ce stage doit obligatoirement être réalisé chez un autre employeur) ? Ou bien sont-ils issus d’un besoin accru de développement de l’activité audition chez les opticiens ?
Il y a bien sûr des disparités selon que le recruteur est une grande enseigne ou un indépendant et que le poste se trouve dans une grande ville ou en milieu plus rural. « Nous sommes dans des années de transition. Le salaire moyen continue d’augmenter et les étudiants sont extrêmement sollicités, avec parfois une dizaine de propositions avant même d’avoir obtenu leur diplôme. Il y a même des primes de parrainage pour les audios qui arrivent à faire venir les diplômés de leur ancienne école », explique Stéphane Gallego, audioprothésiste et cogérant de centres Audition Conseil.
Une situation qui reste difficile
En effet, si le salaire reste un critère important pour les jeunes audioprothésistes, ce n’est plus le seul. « Nous constatons aujourd’hui une exigence sur des thèmes tels que la qualité des centres, leur agencement, la qualité de l’équipement mis à disposition et des outils de travail proposés, la zone géographique – car les audios souhaitent être proches de leur domicile -, les horaires proposés pour maintenir un équilibre entre vie privée et vie professionnelle, mais aussi l’ambiance au sein de l’équipe dans laquelle ils vont travailler et la présence d’une assistante pour les accompagner dans leur quotidien, énonce Marie Legrand, directrice de l’enseigne Audio 2000. Il y a des différences assez nettes en fonction de l’ancienneté dans le métier : pour les seniors, le salaire et les avantages priment tandis que pour les nouveaux recrutés, c’est la qualité de vie au travail qui est en 1re place. »
Un constat que fait également Brice Jantzem, audioprothésiste et président du Syndicat des audioprothésistes (SDA). « Il y a deux profils sur le marché : celui des audioprothésistes qui recherchent avant tout un salaire et face à qui les indépendants n’ont souvent pas la capacité de répondre, et celui de ceux qui veulent une qualité de vie et de travail, chose qu’ils trouveront de façon plus souple chez les indépendants que dans les enseignes, souvent plus rigides sur les méthodes de travail et les résultats. Chaque catégorie de centre tend à recruter des profils différents, mais tant que les enseignes n’auront pas maillé tout le territoire et continueront à beaucoup recruter, les indépendants auront du mal à s’entourer de nouveaux audios. Certains confrères cherchent sans succès depuis de nombreux mois et même des années. »
Stéphane Gallego ajoute qu’avec les contrôles accrus, certains acteurs ont souhaité se mettre en conformité avec la loi et engager des diplômés, ce qui diminue encore plus le nombre de recrues potentielles. Les diplômés audioprothèse restent donc une valeur rare que les employeurs s’arrachent.
Les diplômés espagnols, nouvelle source d’audios ?
L’arrivée des diplômés espagnols n’a pas réellement changé la donne. Tout d’abord, comme l’explique Brice Jantzem, « une grande partie des étudiants formés en distanciel en Espagne ont suivi les études en étant subventionnés par la société où ils travaillaient déjà, généralement en optique. Ils entrent donc, en contrepartie, directement en poste. »
De plus, être diplômé ne veut pas dire travailler immédiatement, surtout pour les diplômés hors de France. « Aujourd’hui, le recrutement n’est pas forcément plus facile avec l’arrivée des étudiants espagnols. Une fois que ceux-ci terminent leur stage, nombre d’entre eux attendent encore leur autorisation d’exercer en France. L’impact sur notre secteur d’activité devrait être davantage visible dans quelques mois », explique Marie Legrand.
Du côté de la direction des ressources humaines d’Alain Afflelou Acousticien, l’arrivée des étudiants espagnols facilite légèrement le recrutement, mais « il faut attendre qu’ils aient fini leur stage obligatoire d’au moins 10 mois en France pour avoir une équivalence. »
Sans compter les responsables de recrutement qui refusent a priori d’embaucher les étudiants ayants uniquement (ou presque) fait du distanciel avec l’Espagne pour obtenir leur diplôme.
Un refus généralisé ?
Les étudiants espagnols profitent actuellement de la pénurie d’audios diplômés pour postuler. Ils rencontrent d’ailleurs souvent des oreilles attentives. Comme celles de Quentin Adam, franchisé Alain Afflelou Acousticien : « Du moment qu’ils ont leur équivalence, ils sont en règle avec la France. J’ai eu des étudiants espagnols en stage et j’ai pu constater que leur formation théorique était correcte. Ils manquent de pratique, mais ils l’acquièrent avec leur stage d’équivalence. »
De même, Robin Larouy, un indépendant, laisse toutes leurs chances à ces postulants. « Les diplômés français qui sont entrés directement en école par Parcoursup sont souvent très jeunes et manquent de maturité. Selon moi, ceux qui passent leur diplôme en Espagne sont des personnes déterminées qui ne se laissent pas arrêter par les obstacles. En effet, ils consacrent 18 mois à 2 ans à l’obtention de leur diplôme sans être sûr de réussir à travailler en France, même après une validation de près d’un an. »
Salomé Miet, audioprothésiste et manager réseau chez Idéal Audition, constate également une plus grande maturité chez les diplômés espagnols : « Ils sont souvent en reconversion, le projet a été réfléchi, il y a une grande volonté de réussir. Ces profils peuvent vraiment ressortir et être très intéressants. »
Si Clotilde Saysithideth, audio aujourd’hui indépendante, ne craint pas de se dire prête à embaucher un diplômé espagnol, elle considère que les diplômes français et belges sont plus complets, notamment en termes de pathologies. Cependant, elle a constaté qu’en termes d’accompagnement des patients et de développement du chiffre d’affaires, les diplômés espagnols pouvaient faire au moins aussi bien que ceux de l’Hexagone. « L’important, comme pour tous les jeunes audios, c’est de bien les accompagner. »
Les diplômés espagnols ont-ils les mêmes prétentions ?
L’avis est quasi unanime : la pénurie d’audioprothésistes sur le marché maintient un niveau d’exigence élevé, quel que soit le profil, et les étudiants espagnols savent que, pour l’instant, ils sont très attendus. « Les étudiants espagnols ont les mêmes demandes que les diplômés français, en rémunération comme en conditions de travail », constate Salomé Miet.
Jonathan Goldminc, de Sonoly, en a rencontré beaucoup et a constaté qu’ils étaient peu flexibles et avec les mêmes exigences que leurs homologues français. « Un jeune diplômé français a encore beaucoup à apprendre, mais un diplômé espagnol, à la formation plus courte, a encore plus besoin d’être formé. Ils ne sont pas capables de recevoir un patient dès leur recrutement. Ils doivent comprendre que beaucoup reste à faire et le prendre en compte dans leurs demandes. »
« Le jeune diplômé espagnol demande un peu moins en termes de rémunération, mais rattrape vite l’écart sur le marché lorsqu’il a acquis de l’expérience », souligne la direction des ressources humaines d’Alain Afflelou Acousticien. Brice Jantzem observe quant à lui qu’« à terme, un diplômé espagnol sera moins rémunéré qu’un diplômé de France, surtout s’ils arrivent en nombre sur le sol français. Cela fera alors baisser l’ensemble des salaires, mais surtout pour les diplômes étrangers, du fait des doutes sur leurs compétences. »
En attendant, l’arrivée des audioprothésistes diplômés en Espagne se fait lentement et l’effet attendu sur les facilités de recrutement ne semble pas s’être produit.