Fin de prescription par les généralistes : un cheval de bataille pour les ORL
Désormais, comme avant 2019, toutes les primo-prescriptions d’aides auditives seront sous la signature et la responsabilité des ORL et des quelques médecins généralistes formés au travers de DU, DIU ou d’un DPC d’otologie médicale, se félicite le Pr Vincent Darrouzet, président du Conseil National Professionnel d’ORL (CNP ORL).
Il faut dire que les ORL ont toujours été défavorables à cette dérogation, mise en place pour accompagner la réforme du 100 % Santé. « Nous sommes contre une prescription faite par des médecins qui ne sont pas formés à l’audiologie. Il faut plusieurs années pour former un ORL et plusieurs mois pour ceux qui souhaitent se spécialiser en audiologie. La formation DPC de quelques heures est un minimum pour apprendre à décrypter les drapeaux rouges, éliminer les risques, comprendre les cas où la prothèse auditive n’est pas utile, les cas où la chirurgie peut être indiquée, etc. Pouvoir prescrire une aide auditive n’est pas simplement réaliser un audiogramme, c’est bien plus compliqué. C’est pour cela qu’il faut des personnes formées. On ne lâchera pas sur la pertinence du prescripteur pour le parcours patient », explique le Pr Darrouzet.
Un risque de dérives
Vincent Darrouzet met en avant le risque important de dérives qu’il a été amené à constater. « Ce n’est pas une question d’ordonnance mais de diagnostic. Cela ne peut pas se faire sans l’examen et les tests nécessaires, sous la responsabilité du médecin. On a vu des prescriptions faites sur un coin de table juste parce que le patient se plaint de moins bien entendre, d’autres sur la base de l’audiogramme réalisé par l’audioprothésiste, ce qui crée bien évidemment un lien de dépendance. On ne peut pas confier le diagnostic aux audios, car la profession vit de l’appareillage. L’explosion de la demande d’audioprothèse a aussi créé un effet d’aubaine pour certains centres d’audioprothèses qui ont permis des sur-prescriptions, voire des orientations injustifiées des malentendants vers des appareils de classe II. Plus grave, nous avons eu des témoignages de prescriptions automatiques de médecins généralistes officiant hors de France qui n’avaient jamais vu les patients. Il n’est pas possible de laisser des audioprothésistes peu regardants profiter des failles du système. »
Les ORL doivent s’investir davantage dans l’audiologie
Le Pr Darrouzet invite les ORL à s’investir dans l’audio- logie : « Il est très important qu’ils aient conscience de la responsabilité qui leur incombe face à l’augmentation très importante des demandes d’accès aux aides auditives en lien avec le succès de la réforme du 100 % Santé. Il faut absolument que la profession soit au rendez-vous. Tous les ORL doivent se sentir concernés. Il est nécessaire d’encadrer cette primo-prescription par les ORL, qui doivent consacrer du temps à l’audiologie, en attendant que suffisamment de médecins généralistes soient formés. On ne peut pas continuer ainsi à déléguer massivement. »
D’après Vincent Darrouzet, c’est avant tout une question de temps pour que les généralistes se forment, mais aussi une question de motivation. « Tous les médecins généralistes ne sont pas intéressés par l’audition. Ils sont déjà débordés par le suivi courant. Il faut être motivé pour prendre le temps de faire les examens nécessaires à un bon diagnostic. Réaliser une formation, qui par ailleurs est totalement nécessaire, est une bonne preuve de motivation et nous avons des demandes pour suivre la formation DPC que nous avons montée, ce qui prouve qu’il y a des médecins généralistes prêts à s’investir. Les formations ont pris un peu de retard, car elles devaient au départ être gérées par les organismes DPC des généralistes, mais ces organismes n’étaient pas équipés du matériel nécessaire. Ce sont donc les écoles d’audio qui vont permettre de les réaliser. Au fur et à mesure, ce sont des médecins formés et donc pertinents qui pourront prescrire les aides auditives nécessaires ou adresser leur patient à un ORL en cas de besoin. »
Le recours aux médecins généralistes pourrait ne pas suffire à pallier le déficit des ORL : « Il y a un déficit dans toutes les spécialités et même chez les médecins généralistes. Il faut avant tout trouver des solutions, peut-être par le travail aidé, la télé-audiologie ou la télé-expertise. Il y a des barrières à faire tomber, organisationnelles, juridiques mais aussi financières pour que ces actes puissent être rémunérateurs. »
Enfin, le Pr Darrouzet rappelle que la prescription d’une audioprothèse ne peut constituer une urgence médicale absolue et qu’il lui semble inopportun de crier au scandale de santé public pour des délais qui restent parfois bien inférieurs à ceux d’autres spécialités.